§11 Mercredi 5 novembre 2014, l’après-midi

§11 – ‘Mercres 5, apres mieijorn

§11 Mercredi 5 novembre 2014, l’après-midi

Sonia savait que les yeux des hommes ne sont pas leurs meilleurs conseillers, et si à 39 ans, il y avait peu de monde pour la prendre pour une jeunette, elle savait très bien comment faire pour y ressembler. Parfois, avec l’envie de minauder un peu, elle faisait en sorte que chacun de ses mouvements s’emparât de l’atmosphère, le prît comme un aigle l’eut fait de sa proie, à la gueule.

Agréable à regarder, son visage portait deux bonnes joues mises en valeur par une coiffure « escargotèse », c’est-à-dire un chignon à tendance éparse, avec ajouté à cela, des tenues savamment négligées. Ce faux chic décontracté faisait son effet et gare à celui qui ne la prenait pas au sérieux, les questions pouvaient vite virer à l’acide, charge à la personne en face de ne pas se faire dissoudre dans celui de l’article.

En ce début d’après midi de novembre, le soleil baignait encore la rue.

— Nous ne croirions pas au mois de novembre, cria depuis la rue sa voisine.

— Vous avez raison Mauricette, mais vous n’avez pas oublié de vous couvrir pour autant. Combien de morceaux de tissus avez-vous sur l’échine ?

— C’est que le médecin est venue me piquer ce matin, dit la petite vieille, pour la grippe, bien sur. J’aimerais pas attraper du mal car avec ma petite retraite, je n’aurais jamais assez pour me soigner. Bon, je file.

Sonia ne rajouta rien pour ne pas alimenter ce petit morceau de vie. Elle sourit, d’autant plus que son invité montrait son nez par la vitre d’une voiture.

— Pardonnez-moi mademoiselle, je suis à la recherche d’une amie venue s’installer dans les coins…

— Arrête couillon. Tu chantes comme une casserole et comme c’est parti, tu vas faire pleuvoir. Nous ne sommes pas deux sœurs jumelles, et ici, c’est Saint Junien, pas Rochefort, dans ton pays de cagouilles. Monte !

La porte ouverte, ce ne fut pas comme si Alain ne connaissait pas le chemin.

— Entre ! Tu veux un café ?

— Je veux bien. Comment vas-tu ? Tu as changé les meubles de place, non ? C’est mieux comme ça, même si l’ensemble semble plus petit.

— Ho, le changement, c’était avant !

— Qu’es-ce que tu écoutes, on dirait des trains ?

— Pas loin, c’est un cédé de Steve Reich, « Different trains », je suis dans une période minimaliste. C’est pas des plus joyeuses comme musiques, mais j’aime. Tu as le boitier sur la table. Assieds toi. Le café arrive.

— Ça faisait un moment que je n’étais pas venu.

— Et je sais, je ne vais jamais à La Rochelle. Pas de réflexions sur les Limousins qui ont les deux pieds dans la boue.

— J’ai rien dit.

— C’était pensé garçon. En plus, à chaque fois que j’ai voulu aller te voir, il y avait grève.

— Après les vacances, ils ne vont pas se gêner.

— Tout de suite, les propos de comptoir. Ça fait dix ans qu’il y a des problèmes… enfin, je ne t’ai pas demandé de venir pour qu’on s’engueule. J’ai besoin de l’œil du spécialiste pour mon roman.

— Si je puis me permettre, la plus agressive, c’est un peu la limousine gauchiste dans la cuisine de laquelle je me trouve. Votre compte est bon ma gaillarde. Surtout que l’œil de l’expert n’est pas venu seul !

— Oui, j’ai vu que tu as acheté une voiture nucléaire. Nous ne la prendrons pas pour aller faire un tour sur les bords de Vienne après le café. C’est à trois pas. Prends un sucre !

— Ce n’est pas ma voiture. C’est une location libre service. J’avais besoin de tester le système pour une enquête où ce type de voiture a été utilisée.

— Prendre un bain dans l’esprit du meurtre ! Et alors, tes impressions ?

— C’est fait pour la ville et un milieu urbain dense. Avec un Angoulême St Junien, c’est quasi limite. Ça va bien un jour de grève, sans plus.

— Ou pour un meurtre, raconte.

— Rien pour l’instant. Venons en au tien, de meurtre, il se déroule au Moyen Âge.

— Oui. J’ai choisi d’écrire une histoire de meurtre le temps du NaNoWriMo.

— Le nanoquoi.

Sonia, et ce n’était ni la première, ni la dernière fois, expliqua ce qu’était le NaNoWriMo, ce fameux National Novel Writing Month. Un exercice de style, un mois durant, qui consistait à écrire, tous les jours, quelque mille cinq cents mots, pour avoir un roman d’environ quarante-cinq mille mots, ou son esquisse. Il fallait le faire dans un esprit de compétition contre soi-même, en faisant primer la régularité et la quantité sur la qualité, l’objet d’un travail secondaire.

— Par exemple, je me suis basé sur cette anecdote trouvée dans un livre :

En 1350, après une bataille à Calais, le roi Édouard III offrit une couronne de perles à Eustache de Ribemont, un chevalier français fait prisonnier par les Anglais, car il avait été le meilleur guerrier du champ de bataille, et le supplia de la porter « par amour de moi ».

— Une histoire de PD.

— Ha, c’est fin, je te parle d’amour, et toi…

— Quand un homme dit à une autre « portez ceci par amour pour moi », ça doit pas être une fille qui partage sa couche.

— Toi, t’es mal barré. Il va y avoir un des gens d’arme qui croit être un tombeur mais qui le soir venu a des relations d’amour avec sa main. Tu es bien énervant. Bref, dans mon histoire, le chevalier meurt très vite au début du livre à venir, le reste de l’histoire c’est la façon dont l’enquête est menée qui m’intéresse. Avec la mort du chevalier j’ai les premiers deux mille mots.

— Parce que tu comptes les mots tous les jours. C’est une secte ton truc.

— Mais non, ça fait partie du jeu.

La journaliste revint à ses explications sur le projet. En qualité d’autrice, elle, elle était omnisciente. Elle savait que c’était la reine jalouse qui avait fait le coup. Mais, pour le besoin de tordre le temps et l’espace, elle avait positionné la chambre du chevalier dans une auberge, à côté d’une des portes de la ville ; la reine, elle, se montrait au moment même du meurtre, à un autre endroit.

Sonia se demandait si une femme, à cette époque, pouvait avoir assez de force pour attraper un homme comme le chevalier à la gorge, et ensuite, l’obligeait à avaler la plus grosse perle de la couronne offerte.

De la même façon, elle désirait perdre les lecteurs en laissant de faux indices, par exemple un carreau cassé comme si un caillou avait été jeté de dehors, elle avait décrit des brûlures aux rideaux, il y avait une bouteille de vin renversée au sol pour faire croire un combat, sur la couronne, elle ôtait des perles pour laisser entrevoir un vol.

— Je travaille à partir d’un plan, pour pas me perdre.

— Si le roi a fait une déclaration d’amour, même platonique, devant une foule, la reine va être la première suspecte, c’est une intrigue facile.

— Oui, peut-être, mais au moment du meurtre, je dis qu’elle n’est pas là puisque « on » la voit à l’église, qui est à l’opposé de l’auberge.

— …

— Vous êtes mouché inspecteur Darnaudguilhem.

— Dites-moi, Roulletabille, je ne suis pas certain que au Moyen Âge, les petit singe fussent élevés pour servir de jouet aux nobles de l’époque.

— Ce n’est pas un singe qui a fait le coup, c’est la reine.

— Je te connais, tu vas faire des digressions sur le monde d’aujourd’hui, sur les femmes…

— Bois ton café non pas dire des conneries. Je te donnerai une copie du brouillon pour la correction. J’ai besoin que tu m’aides sur des détails. Par exemple, la servante qui découvre mon mort, avant d’appeler de l’aide, elle tripote le corps. C’est l’occasion pour moi de faire un anachronisme, de faire croire à une étude attentive des traces de doigt. Pour les empreintes, c’est quoi le nom de la poudre blanche.

— À cette époque, cela aurait été de la farine. Idem si tu laisses traîner des fils de robe, laisses un morceau de tissus, le microscope n’existait pas. Dans un même esprit, attention à la description des parfums, ils étaient complètement différents de ceux d’aujourd’hui, tu as des descriptions sur la toile. Par contre n’hésite pas à laisser ta recette de pain d’épices, elle n’a pas dû bien changer depuis l’époque et il est excellent.

— En dehors de l’époque, je compte faire intervenir un ou deux troubadours, pour mener une contre-enquête. Je laisse aux moines enquêteurs celle qui protège le pouvoir en place, aux troubadours, la vérité en chansons.

— Un troubadour, dans la France du nord au XIV, c’est possible…

— Un trouvère tardif. C’est une fiction. Si j’ai envie de téléporter un Chinois sur un tapis volant persan, je le peux.

— Tu parles de Chinois, ça n’a rien à voir, mais je suis en train de lire Matsumoto.

— « Tōkyō express » ? C’est un classique de chez classique. L’action se passe dans les trains si je me souviens bien. Tu enquêtes sur un meurtre dans un train, c’est ça.

— Je suis en train, c’est le cas de le dire, de finir « La voix ». Cela reste des romans. Mais dans ton nanochose, tu vas faire voler ta reine sur un balai, comme Harry Potter.

— Non, mais si besoin, pour déplacer la reine, Harry lui le prête son balai, parce que dans ce temps-là, point de tégévé. Donc tu ouvres des livres, elle doit être charmante la typesse de la librairie.

— Je suis éclaté de rire. Sauf erreur de ma part, tu as jeté ma télévision à la poubelle au premier de l’an. Il se trouve que notre morte a été trouvé avec un papier sur l’exposition Matsumoto à Paris. En recherchant qui c’était…

— Finalement, j’ai sauvé ton cerveau.

— Petit mépris…

— Avant que ça dégénère, Paris est loin du Limousin, nous n’avons pas la Seine, mais l’air pure de la Vienne. Zou ! Dehors, au soleil, hors des livres, hors des morts, des mortes et des petits chats.

— Tu me diras comment fait la reine pour tuer…

— Non, on sort ! Gamin !

~ ~ ~

Après une petite balade le long de la Vienne, Alain et Sonia sont maintenant arrivés au pont de la chapelle Notre Dame.

— Je vois que les grandes promesses des temps jadis n’ont finalement été que des promesses des temps jadis, même un jadis de 20 ans. C’est visiblement plus facile d’investir dans une zone, plus profitable à ses amis bétonneurs que de rénover et faire vivre ces vieux bâtiments.

— Comme partout.

— Peut-être, mais à St Junien, les annonces sont faites pour faire vibrer l’écran de fumée de l’histoire, et justement, la misère au final est la même. Enfin, quand il n’y aura plus d’artisan du cuir, la municipalité l’eco-muséifiera, le folklorisera par trois fois l’année, un peu comme la signalisation bilingue occitan française du circuit touristique dans la cité. Un éco-musée, ce serait bien pour toi, ça. Tu prends la carte du parti et le tour est joué. Tu l’as peut-être déjà !

— Ça va, oui. Je l’ai pas la carte et je ne la veux pas. Je ne marche pas dans ces combines. J’ai toujours payé mes amendes, même celle prise à bicyclette ; le moment venu, je veux voir certains décideurs en prison avec leurs homologues féminines.

— Le surnom de Vierge Rouge a été déjà donné, mais Louise est morte, tu veux…

— Déconne pas ! Enfin, moi je crois que ici, comme ailleurs, ce sont les économistes et les urbanistes qui mènent la danse, la mairie ne fait qu’ouvrir le bal le jour de l’inauguration.

Les rives, pour ne pas dire les quais, de la Vienne, sont dorénavant silencieux des bruits des usines. Reste seule, l’odeur des peaux équarries ici pendant des décennies. Quelques voitures, celles des perdus, plus souvent celles des connaisseurs de la route comme un raccourci pour rejoindre la gare, moins souvent le pont et ainsi filer sur la rive gauche du fleuve. À la saison, ce sont celles des pécheurs.

— En même temps, ce n’est pas nous qui allons le faire vivre à nouveau cet endroit. Et de l’autre côté, la gare est sous perfusions pour pouvoir vivre, combien de temps va-t-elle resté en coma végétatif ? Tu te souviens du bal du 14 juillet.

— Hé bien, monsieur est en train de prendre un coup de vieux. Il nous fait une petite crise comme les vieux le dimanche après-midi qui ont plus fait à les écouter qu’ils ne donnent à contempler. On est pas loin de la place Julienne Petit, on trouve un bar et coup de folie, on se boit une tisane.

— Il te faut savoir que dans la police, le temps passe plus vite.

— À dire et faire des conner…

— Attends, mon téléphone vibre.

Le policier s’écarta, comme si la sécurité du pays était en jeu dans l’immédiat. Sonia, elle aussi, en profita pour regarder ses messages. Ainsi faisant, c’est finalement le seuil du bar qui était venu les chercher face à la halle aux grains.

— Hé bien tu vois, nous ne sommes si vieux que ça, nous pouvons avoir le même niveau de conversation que des jeunes d’aujourd’hui ; nous n’avons plus à nous regarder dans le blanc des yeux, c’est l’écran qui nous regarde.

— Je t’en prie, c’était Sylvaine. Elle désirait faire un point. Dans notre enquête actuelle, notre suspect principal a un alibi en béton, ce qui fait de nos hypothèses de travail un cul de sac.

— Et la réponse ne sera pas donnée dans le Matsumoto !

— Éclaté de rire.

— Tu vas finir comme Sylvaine, redire deux fois en suivant les mêmes expressions, mais attend, Matsumoto, il y a peu, j’en ai entendu parler.

— Chez toi, il y a deux heures. Il ne fait pas bon vieillir.

— Mais où… attend un moment ! Dit la jeune femme avant de frénétiquement tapotter l’écran de son téléphone.

— Pauvre jeunesse, persifla Alain, où va le monde.

En attendant la fin de la communication, Alain alla passer les commandes :

— Pour la jeune fille un jus d’ananas, une bière blanche pour… ha, il y en a plus ! La saison est au cidre ou au beaujolais. Du cidre alors, car les produits à la mode… Je vous dois…

— C’est Piarron qui m’en avait parlé, il y a peu

— Il est toujours aussi gay ?

— Tu es vraiment un connard parfois !

— Toujours amoureuse ?

— Toujours jaloux ?

Le téléphone posé sur la table se mit à vibrer, annonçant l’arrivé d’un texto.

— La morte de la Toussaint ! C’est ça.

— Une morte à St Junien, fiuuuuu ! Et Platon t’a raconté les circonstances.

— Un accident de la route à la gare. Oui, c’est un peu étrange mais un type venu en vacances à St Junien a écrasé une fille devant la gare, un type d’Orléans qui venait chercher sa femme.

— D’Orléans ! ! C’est drôle ça, nous sommes venus à St Junien avec Sylvaine contrôler l’alibi de notre suspect. L’alibi est une femme d’Orléans. Tu as son nom à ton type ?

— C’est une coïncidence, rien de plus. Les personnes d’Orléans ne sont coupables en rien de venir trois jours prendre l’air en Limousin ! Dit Sonia en composant son message. Je dis également a Piarron que tu es là, comme ça il te cassera directement la gueule.

« Fontanilhas » fit briller l’écran de l’intelliphone. Suivi d’un « j’arrive ».

— Fontanilhas ! J’y crois pas. Sonia je t’épouse.

— Il a fait chaud aujourd’hui et t’es bourré avec un verre de cidre. Boire ou avoir une arme, faut choisir.

— Tu es une petite angelette d’amour.

~ ~ ~

Dix minutes après, la petite voiture de la gendarmerie arrivait sur la placette. En descendirent le capitaine de la gendarmerie et Séverine, sa conductrice.

— Inspecteur

— Capitaine, toujours piéton ! Ça fait classe d’avoir sa conductrice attitrée, surtout après avoir perdu ses points sur le permis. Un gendarme, où va le monde.

— Je me passerai de tes commentaires. Nous n’allons pas rallumer la guerre des polices. Tu lui veux quoi à notre fait divers, horrible, mais c’était un accident.

— Deux fois le même nom dans deux affaires avec des mortes, cela m’interpelle.

— Les Fontanilhas sont mêlés à une affaire à La Rochelle. Il s’en passe des choses chez les cagouillards.

— Autant que dans un pays de pelauds. Madame Fontanilhas est la maîtresse et le meilleur alibi de notre suspect. Et toi ?

— Monsieur Fontanilhas est le conducteur de la voiture dont l’accident a causé le décès de la jeune fille à la gare. Il venait chercher sa femme en provenance d’Orléans et il a fauché une personne qui venait d’Angoulême.

— D’Angoulême ! !

— Oui, Angoulême, dans les Charentes. Tu veux une carte de la région ?

— Angoulême !

— Tu es soul ? Sonia, vous avez fait quoi cet après-midi ?

— Uniquement une promenade. Mais je crains que la maladie de sa cheffe l’ait contaminé. Elle dit toujours deux fois les même chose. C’est étrange au début, puis sympathique.

— Tu connais le nom de la jeune fille écrasée ? Demanda un Alain blanc comme un linge.

— Maëlina Campanys. Mais si c’est votre tueuse, il n’y a pas à courir, elle est à la morgue, à Limoges.

— Ho ! Sonia, Sonia, comme tu as bien fait de m’inviter aujourd’hui. J’appelle Sylvaine puis on se marie.

— Que vous promener ! Et je vais croire ça !

— Capitaine, vous seriez pas un peu jaloux ?

— Je rends les armes face à une coalition féminine. Attendons la fin de son coup de fil pour en savoir un peu plus.