§8 – Mardi 4 novembre 2014, matin

Veiquí la virada dau §8

§8 – Dimars 4, lu matin

§8 – Mardi 4 novembre 2014, matin

Sans jamais rien dire, elle prenait une chaise et s’asseyait à la terrasse du bien nommé « café du port et du commerce », quasiment toujours à la même place, et sans rien commander de son grand café, ses deux sucres et son verre d’eau, le tout arrivait en moins de cinq minutes, avec l’édition du jour de la Charente Libre.

Quel que soit l’heure, le temps, personne ne venait jamais parler à l’inspectrice, vous pensez bien. À peine dit ceci ou cela, qu’elle ne manquerait sûrement pas de l’interpréter, d’en comprendre que ce qui pourrait être susceptible de vous faire avoir des ennuis.

4 novembre 2014 — Agence presse Charente

Fait divers — La Rochelle

« Mort d’une femme dans un hôtel »

Une femme a été trouvé morte dans une petite hostellerie du quartier de la gare, à La Rochelle.

La femme, dont l’identité n’a pas encore été divulguée, était venue pour un court séjour, le temps de la Toussaint. Nous savons seulement qu’elle était arrivée par le train de Paris, ce vendredi soir.

La victime n’aura pas eu l’occasion de défaire ses bagages que son agresseur aura mis fin à ses jours, peut-être étaient-ils plusieurs.

Le corps n’a été découvert que le dimanche matin, à cause du début de congé.

Les secours rapidement sur place ne purent que constater le décès de la victime. Une enquête est ouverte pour déterminer les circonstances de cette mort insolite.

« Bon, pour une fois, ils n’en ont pas trop fait avec cette histoire » pensa pour elle-même l’inspectrice.

En reposant le journal, elle se tourna un peu pour regarder les manœuvres d’un bateau de plaisance. Il faisait encore beau pour une promenade en mer. Après cette pause contemplative, elle commanda un second café avant de revenir à la lecture du journal.

Peu de choses très intéressantes en dehors des marronniers sur le prix de la mort, sur les travaux dans les établissements scolaires, sur les hommages à venir en cette année de centenaire de la Grande Guerre.

Son attention se porta sur cette affaire de policiers mêlés à des groupes de manifestants pour y mettre le bazar. Il y avait un reportage à charge, avec des extraits d’un site internet. Les photos ne laissaient pas de place au doute, et un manifestant était mort, une mort de trop.

Plus loin, toujours dans les pages politiques, il y avait un reportage sur le rassemblement des fascistes à Bordeaux. De Poitiers, de Limoges, de Clermont, il y avait du monde pour la re-création d’une Aquitaine romane, dont le fondement était la chute de l’Empire Romain et les idées principales, la pureté de la terre d’origine face aux souillures de la mondialisation.

Sylvaine essaya d’identifier les personnes sur la photographie, malgré la mauvaise qualité du document. Elle n’insista pas de trop, pour ne pas risquer voir un collègue, elle dont l’histoire ne s’était que très rarement trouvée en phase avec le courant de l’histoire. C’est aussi à cause de cela, les épreuves de la vie, que le caractère de « la chinoise » passait pour mauvais. Cela ne lui aurait pas fait plaisir de reconnaître un policier, mais quand elle pense aux « blagues » qu’elle avait enduré au son du « c’est pas méchant ». Ainsi elle avait passé sur le bol de riz devant la porte de son bureau lors de la première semaine à La Rochelle, sur la légende du chien que certains avaient vus avec elle, puis de ne plus le voir, ils en avaient déduit qu’elle l’avait mangé. Elle avait mis une fois les point sur les « i » à un de ses collègues, et, les choses étaient rentrées dans l’ordre. D’un autre côté, elle n’ignorait pas que la police, en matière de représentation d’imbéciles, n’était pas épargnée.

Trois jeunes filles, à la table à côté, faisaient des commentaires sur l’affaire de la femme morte.

— Ma mère m’a dit qu’ils l’avaient fait tourner dans la cave de l’hôtel avant…

— Moi j’dis qu’il faut faire gaffe !

— Hé les filles, c’est quand même un hôtel dans le quartier de la gare, sans être Chicago, c’est pas un quartier avec des palaces.

— Ils auraient pu la tuer !

— Mais elle est morte ! T’as rien compris à l’histoire.

— J’avais pas compris, mais c’est horrible de mourir…

— C’est horrible et surtout définitif. Pour nous c’est la mort si on rate l’examen d’italien à dix heures.

L’inspectrice aussi s’était levée pour payer quand le médecin arriva.

— Tu as cinq minutes ?

— Tu as des nouvelles sur ma morte ?

— Un café pour moi, et pour madame…

— Un café aussi, un petit, sans sucre…

— Ta femme n’est pas morte par strangulations. Les marques sont bien marquées, des mains gantées de cuir, mais c’est la bille qui a causé la mort.

— Homme, femme pour les traces ?

— Doigts fins, peut-être un ou une pianiste. Ces marques sont étranges en ceci qu’il n’y a pas de traces de couture, ce qui aurait laissé des plis, de même, il n’y a pas de coutures à l’extrémité des doigts. C’est peut-être un détail, mais nous nous sommes posé longtemps la question de l’origine des traces. C’est une collègue pianiste qui nous a aiguillé.

— Et la bille de verre ?

— Le verre est matériau forgé de silicium, tiré du sable, généralement transparent.

— Je suis pliée de rire.

— Autant que moi hier soir quand je ne t’ai pas vue rentrer.

— J’étais fatigué de la route, de cette femme prétentieuse qui imagine que vivre à cent kilomètres de Paris fait d’elle un être extraordinaire.

— Tu as une équipe pour faire ça, non ?

— Il y a quelque chose de pas clair dans cette affaire, je ne comprends pas où.

— Changement d’heure, changement d’humeur.

— T’es en forme toi… la femme, la morte, elle n’était pas enceinte pas hasard ?

— Nous n’avons pas examiné la chose, mais a priori, je répondrais par la négative.

— Vérifie quand même. Et nous, il faut qu’on retrouve cette blonde de l’accueil.

— Vous avez une photo.

— De moins bonne qualité qu’escompté. Et nos équipes font des recherches sur les noms, à Angoulême et la communauté urbaine. Mais nous ne sommes certains de rien. D’autant plus que si elle se présente à l’entrée, aucune caméra ne l’a filmée à la sortie. La porte de derrière est codée, sans surveillance, cela ajoute de la discrétion pour la clientèle. Les sous-préfets, les femmes d’affaires n’ont pas forcément envie de tourner dans un film.

— Ou les policières.

— Ou les médecins légistes. Pour changer de sujet et parler culture, ça te dit de venir avec moi à Paris en fin de semaine, une exposition à la maison du Japon.

— C’est aussi pour le travail ? Bon, je payerai les billets, je te laisse payer les cafés. Ah, voici ton protégé !

— Bonjour Guil… pardon, bonjour inspectrice, bonjour docteur.

— Nous en sommes encore ici Alain, depuis le temps.

— Le respect des hiérarchies.

— Cette jeunesse est perdue. Vous semblez heureux !

— Je viens de terminer un des livres de Matsumoto, vous savez, l’écrivain japonais de l’expo. La bibliothèque n’avait pas de disponible son livre le plus connu « Tōkyō express ». La personne de l’accueil m’en a parlé comme une histoire incroyable dans laquelle le tueur avait pris un train devant témoin avant d’en descendre en cachette pour prendre un train plus rapide sur le quai en face, et ainsi, avoir le temps de tuer des gens. Du coup, j’ai pris « la voix », un recueil de nouvelle avec des tueurs et des trains. Pas toujours une lecture facile, mais c’est prenant. Comme il y avait des tiquets de trains dans la veste de notre morte, j’ai pris les horaires de l’aube à la nuit pleine des Paris-Montparnasse jusqu’à La Rochelle. Khurram, le nouveau de la statistique, est en train de chercher la probabilité d’en prendre un, d’en descendre et d’en prendre un autre, un peu comme dans l’histoire…

— C’est un roman, vous savez !

— Oui, mais je préfère vérifier. Vous le saviez vous que pour aller à Paris en tégévé, c’est plus de 100€00.

— Vous perdez votre temps, le trajet est direct et les tégévés circulent sur des voies spéciales. Enfin, pour les colloques en médecine, c’est ce que j’utilise.

— Direct mais avec des arrêts. Une fois, pour aller chez une copine, j’avais acheté un billet soi-disant direct, mais en vérité, il faisait des arrêts. C’est ainsi que je prenais un Paris Milan en promo, ce qui coûte moins cher qu’un Paris Lyon, mais je descendais la rejoindre à Lyon.

— Vous avez combien d’amies dans le pays ? Un véritable coureur de jupons. Faites gaffe aux maris jaloux, une balle perdue, ça arrive de nos jours.

— Et c’est moi le lecteur de romans de gare ? Enfin, vue comment nous sommes payés dans la police, j’ai économisé. Rien de plus.

— Vous pensez que votre femme, cette Anna, aurait été en mesure de rencontrer son tueur dans le train, la voiture bar par exemple, parce que, même si c’est un cliché, son tueur rencontré dans un compartiment, elle se fait étrangler… sauf si une autre personne arrive… ou alors, il la poursuit dans les rues de La Rochelle… pour la tuer avec une bille.

— Son tueur, je ne sais pas, mais son mari, lui, il était dans le même train.

— Bon, allons au poste, c’est le genre de piste sur lesquelles il faut travailler.

Le cri d’une mouette fendant l’air du port de la Rochelle fut le signal du départ pour le trio, d’aucuns allaient vers le poste de police, d’autre retournait au laboratoire.